Film de Samuel Benchetrit

Asphalte : histoires d’individus, histoire de société

Alors, en fait, je ne fais pas que cuisiner et manger. Si, si, je vous jure.

Je lis beaucoup (j’ai un faible pour les romans qui parlent de femmes qui s’émancipent et pour les essais politiques) et ces derniers temps je vais même voir quelques expos et quelques films intelligents, de ceux qui vous font réfléchir sur vous-même et sur ceux qui vous entourent. Mais curieusement écrire sur le sujet me paraît toujours fort compliqué. Aujourd’hui, j’ai décidé de changer ça, au moins pour un article. Car j’ai été touchée par Asphalte, le dernier film de Samuel Benchetrit, et qu’il fallait que j’en parle. Pour vous convaincre d’aller le voir ou en parler avec vous, si vous l’avez déjà vu.

Si comme moi, vous écoutez la radio et lisez les critiques de cinéma, vous aurez peut-être entendu dire d’Asphalte qu’il superpose des histoires sans pour autant raconter UNE histoire. Vous aurez peut-être aussi entendu dire qu’il est finalement assez convenu et consensuel dans les sentiments qu’il expose. Et si vous avez regardé la bande-annonce, vous vous êtes peut-être dit :  » Encore un film français qui se la joue intello, très lent et probablement soporifique. » Mais peut-être aurez-vous pensé comme moi : « Tiens mais qu’est ce que vient faire un astronaute dans cette histoire ? ». Parce que voilà, pour moi, tout est parti de l’astronaute, de sa présence absurde dans une banlieue parisienne délaissée et dégradée. Et de l’actrice Tassadit Mandi, qui incarne Madame Hamadi, cette mère seule d’origine algérienne, qui m’a profondément touchée dès la bande-annonce.

Mais avant d’en dire plus, je vais quand même vous raconter de quoi ça parle (promis pas de spoiler). Ce film inspiré de la vie du réalisateur présente les histoires de huit personnages, qui forment quatre couples. L’essentiel de l’action se déroule dans une barre d’immeuble qu’on pourrait aisément situer en banlieue parisienne. Un HLM dégradé (un ascenseur en panne, des escaliers tagués) et probablement voué à la destruction, au sein duquel vivent des âmes solitaires, souvent en peine, à la recherche d’un peu de chaleur humaine.

Ce qui m’a touchée, ce sont d’abord les personnages. Largement caricaturaux (John l’astronaute, un Américain lisse et très beau, Madame Hamadi qui ne jure que par l’hospitalité nourricière et le couscous…), ils se révèlent tous profondément attachants, sensibles et finalement authentiques. Chacun incarne une forme de solitude, conférant in fine un caractère d’universalité à leur vécu. Rares sont les spectateurs qui ne pourront s’identifier, au moins le temps d’un instant, aux personnages.

Ce qui m’a touchée ensuite, c’est l’esthétique du film. L’atmosphère y est pesante, le temps semble s’écouler très lentement. Les plans fixes, les bruits du quotidien contribuent à renforcer ce sentiment de lenteur parfois oppressante. Et pourtant le savant usage de la musique, d’éléments naturels comme le vent ou le ciel dans un univers bétonné font vivre aux personnages et aux spectateurs de réels moments de grâce. Les décors triviaux, témoins d’un quotidien cabossé ou d’un cocon préservé vaille que vaille, participent d’une esthétique de la banalité.

Ce qui m’a touchée enfin, c’est le regard porté sur la banlieue mais aussi plus largement sur notre société. A l’heure où j’écris cet article, on commémore (je ne suis pas sûre que le terme soit le bon mais il ne m’en vient pas d’autre) les 10 ans de la crise des banlieues. Crise qui avait contribué à ternir l’image d’une banlieue déjà peu aimée et a révélé un peu plus les fractures de la société française ainsi que la difficile réalité des oubliés des quartiers. A travers le regard tendre du réalisateur, c’est une banlieue aux multiples visages et pleine d’humanité que l’on découvre. L’environnement de vie est dégradé, mais les habitants n’en sont finalement que plus beaux. La violence ne vient pas d’eux. Même les jeunes qui n’ont rien à faire, restant assis dans le hall de l’immeuble et fumant des joints, paraissent attendrissants dans leur inertie. Mais au-delà d’un autre regard porté sur la banlieue, le film nous invite à réfléchir sur nous-mêmes et comment nous faisons aujourd’hui société. Ne sommes nous pas tous finalement esseulés, du fait de nos égoïsmes ou d’accidents de la vie, et à la recherche de nouveaux liens ? Ne sommes nous pas tous à la recherche d’histoires à inventer ou à vivre ? Car ce que montre le film, c’est la liaison de solitudes qui permettent l’ouverture de nouveaux horizons, l’enrichissement mutuel des personnages, invitant ainsi à s’ouvrir aux autres.

J’espère vous avoir convaincus de découvrir sans attendre ce film tendre, mélancolique, si beau et porteur d’espoir. Et une fois que vous aurez vu le film, j’aimerais qu’on parle un peu de l’histoire de la benne qui mériterait un paragraphe ;).

Le site est encore projeté dans quelques salles parisiennes.

Pour compléter mon avis, je vous recommande une critique, dans laquelle je me retrouve très largement, signée Télérama.

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